Témoignage de Bernard Borgarelli (2)

Bernard Borgarelli dans la Vallée Blanche
Bernard Borgarelli dans les séracs de la Vallée Blanche

Adm.net Que dire dautre sur le Comte Lora ?

B.B - Il était ingénieur de formation et possédait des usines textiles près de Turin. Il avait un peu dargent mais il a été mal accompagné, autrement cétait vraiment un visionnaire. Il a fait beaucoup de choses, des autoroutes en Italie, des remontées mécaniques un peu partout dans le monde, cétait quelquun. Lui, il a cru tout de suite au nouveau téléphérique. Cest grâce au Comte si nous avons aujourdhui cette installation, il faut le souligner. Initialement, il était prévu seulement de relier en trafic voyageurs la station des Glaciers au Col du Midi. Dailleurs il y avait déjà une ligne de service. Je la connais bien, mon frère y a travaillé et il sest tué là, à 23 ans, le 18 juin 1943. Il y était déjà à la construction du troisième tronçon " Les Glaciers-Arète/Arète-Col du Midi " entre 1941 et 1942 mais après il était recherché pour le S.T.O. aussi son patron lui avait dit de rester là-haut pour échapper à la réquisition. Avec un camarade à lui, ils ont été pris par le mauvais temps et ils ont dévissé dans le Glacier Rond. Triste moment de ma vie. Cette benne de service fonctionnait selon un système de va et vient de deux fois mille mètres avec deux bennes qui se rejoignaient au pylône de lArête et où on transbordait la marchandise. Pour revenir au Comte Lora, cette solution de sarrêter au Col du Midi ne le satisfaisait pas, il fallait arriver en haut de lAiguille du Midi, et il a su faire passer lidée de tout recommencer à zéro, plus de quarante ans après la pose de la première pierre. Il savait convaincre ses interlocuteurs et balayer toutes les difficultés.

Adm.net Cette ligne de service a donc été essentielle pour la construction du nouveau téléphérique de lAiguille du midi ?

B.B Bien sûr, car depuis le Col du Midi, facilement accessible par lancien téléphérique, nous avons pu construire une ligne qui montait directement à lAiguille pour y acheminer de matériaux afin dédifier la gare supérieure. Mais le treuil, qui était directement dans la neige, avançait progressivement et imposait aux câbles une tension extrême. Le 9 décembre 1952, nous avons essayé de les faire sauter à la dynamite, mais sans succès et puis nous sommes restés coincés au refuge des Cosmiques jusquau 22 décembre. Le mauvais temps nous a pris et nous navons pas pu redescendre dans la vallée. Les bennes étaient bloquées, les câbles avaient été projetés dans les rochers, donc pour lhiver cétait terminé. Moins quarante dehors et à peine assez à manger, là cétait dur. Nous avons fini par descendre en neuf heures par la Vallée Blanche au bout de treize jours. Mon record sur la Vallée Blanche fut 70 fois dans la saison, en 1956. Cette année-là, avec la neige qui était tombée, on pouvait la faire jusquau mois de mai.

Adm.net Pour quelles raisons ?

B.B Je travaillais à la pose de cordes dans les passages les plus délicats, donc pour accéder, on passait par lAiguille du Midi et on descendait la Vallée Blanche jusquau Mottets.

L'équipe aux Mottets
Photo de l'équipe aux Mottets

Adm.net Revenons sur le téléphérique des Glaciers, vous avez connu les nouvelles cabines du deuxième tronçon ?

B.B Oui, on avait racheté des cabines doccasion, celles du téléphérique du Mont dArbois. Des bennes beaucoup plus légères, que jai conduit lorsque jétais cabinier. Ces dernières étaient en bois et en aluminium.

Adm.net Que sont devenues les anciennes cabines ?

B.B Je pense que la Compagnie en a gardé une. Je me souviens quils avaient un projet de musée, une rétrospective de la ligne quils voulaient faire vers la gare de Praz-Conduits, mais je ne sais pas où ils en sont actuellement. Cest dommage, parce que le téléphérique des Glaciers a été le premier de la vallée, et il ne faut pas loublier trop vite. La société qui lexploitait avait ouvert le premier tronçon, " Les Pélerins-La Para " pour les Olympiades de 1924, un autre événement majeur pour notre vallée.

Adm.net Vous aviez déjà utilisé la ligne avant dy travailler ?

B.B Absolument. Avant-guerre, je travaillais comme cuisinier à lEcole Nationale de Ski et dAlpinisme, lE.N.S.A. et lété je parcourais les refuges de la chaîne pour préparer les repas des gars qui faisaient leur stage de guide.

Adm.net Parlons maintenant de la construction de lactuel téléphérique.

B.B Le moment le plus important fut sans aucun doute larrimage du câble du haut de lAiguille du Midi jusquà la moraine du glacier des Pèlerins pour tester sa résistance en plein hiver au froid, au givre, au gel et au vent. Il a tenu et léquipe a pu commencer les travaux. Nous "étions déjà sur le chemin de la réussite. Il fallait simpliquer sans réserve. Nous commencions à six heures du matin et nous terminions à dix heures et demi le soir. Comme ça tous les jours ! On arrivait à travailler quatre cent vingt heures par mois, cétait spectaculaire. Ce rythme nous lavons tenu au début, à lépoque de la ligne de service " La Para-Plan des Aiguilles ", pour construire la gare du Plan. Après nous avons fait la ligne de service qui reliait cette station à Chamonix. Pour moi, un des plus beaux chantiers fut celui de 1957 quand nous avons ouvert la télécabine de la Pointe Helbronner.

Sur le sabot
Bernard Borgarelli sur le pylône suspendu
(télécabine
Helbronner).

Adm.net Avec le fameux pylône suspendu ?

B.B Oui, encore une idée du Comte Lora. Mais surtout, sans ce sabot suspendu, il naurait pas été possible de faire la station là où elle se trouve aujourdhui. Il aurait fallu la faire au sommet du Grand Flambeau. Puis, de là, refaire encore un autre parcours. Sa solution consistait à tirer trois câbles à torons de 64 millimètres pour suspendre le pylône, ancré au sommets du Petit et du Grand Flambeau. Ainsi, en optant pour cette solution, la ligne pouvait relier lAiguille à Helbronner. Je connais bien parce que les quatre dernières années que jai passé au téléphérique, jétais responsable de la télécabine dHelbronner et des câbles.

Adm.net Vous avez vécu laccident de la télécabine ?

B.B Bien sûr. Un Fouga-Magister qui volait bas a coupé le câble tracteur avec son réservoir daile. On la retrouvé en morceaux dans la Vallée Blanche. Les cabines de retour venaient de passer le Rognon côté Mont-Blanc, là où les câbles porteurs sont ancrés. Dans la section Rognon-Helbronner, la partie la plus longue, toutes les cabines étaient chargées. Ce qui sest passé est à la fois simple et affreux. Privées de tracteur, les cabines qui venaient de passer sont reparties en arrière en grande vitesse et comme elles nont pas pu prendre le virage, elles se sont écrasées dans le pylône et sont tombées. Il y a eu six morts, quatre de la même famille et deux autres, cent cinquante mètres de chute. On est allé chercher les corps, cétait horrible. Après il a fallu rapatrier les autres cabines, 80 personnes à sauver. Laccident est arrivé à une heure de laprès-midi, les derniers passagers ont été redescendus le lendemain à midi. A lépoque, il ny avait pas dhélicoptère. Un Sikorsky est venu, il a failli se crasher au pied du Rognon, il faut dire quen montagne ce type dhélico ne valait pas grand chose. Une Alouette III est venue aussi, mais le pilote narrivait pas à faire un vol stationnaire à 3.600 mètres daltitude. Cétait les débuts de lhélicoptère en haute montagne, aujourdhui, tout serait différent. Cet accident fut une tragédie, je me rappelle que nous avions travaillé près de trente cinq heures de suite sans sarrêter. A cette époque je travaillais tellement que je nai pas vu grandir mes enfants. Cest bien dommage. Quand je pense que jétais rentré pour deux mois en février 1950, finalement, jy suis resté trente trois ans. Jai fait ma vie au téléphérique et à lAiguille.

Tirage du câble porteur
Tirage du câble porteur sur la nouvelle ligne en 1974

Adm.net Et avec le recul, vous en pensez quoi ?

B.B Ca ma plu tout de suite et puis jai toujours gardé mon ancien métier en main. En 1974, nous sommes restés trois semaines en haut quand nous avons tiré le câble porteur. A dix huit personnes. Javais fait mes menus, et je cuisinais pour tout le monde, il y avait une ambiance terrible. Quand on faisait les machineries au Plan, même chose, nous mangions sur place. Cétait une belle époque, inoubliable. Je ne regrette rien en fait.

Adm.net Merci de votre témoignage.

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