Souvenirs d’un ancien chasseur de la classe 36 (2)

une section de reconnaissance
Septembre 1939.

L’E.H.M. est incorporé sur place, en qualité de noyau actif, dans le bataillon de frontaliers formé à la déclaration de guerre. Ce fut le 199e B.C.H.M. Bataillon de l’Arve, appelé par dérision le " bataillon de larves ". Il ne l’était pas, loin de là, à part l’Etat-Major, bien au chaud à l’hôtel de l’Europe, les pauvres, ils n’étaient pas montagnards, à qui la faute, peut-être à la cinquième colonne, heureusement à Chamonix aussi il y avait la belote, elle fut la reine des batailles pendant la drôle de guerre.

Pérégrination au 199e B.C.H.M.

un moment de répis dans une drôle de guerre
Quelques défenseurs

Rassemblement, la guerre est commencée, direction le Buet, désœuvrement, puis Barberine pour surveiller une poudrière jamais vue, pas de cartouches distribuées, sentiment d’inutilité complète, garde à l’ancien poste de douanes, souvenir de pluie frappant le casque dans la nuit noire, pénible couchage à même le parquet du poste, l’os de la hanche endolori après une nuit agitée. Vivement de l’activité !

Octobre 1939

Frendo, alors adjudant, me fait venir en section d’altitude, formée avec les meilleurs guides, porteurs et skieurs de la vallée, presque tous de l’Equipe de France de ski. Emile Allais en tête, une section militaire de haute montagne imbattable, championne du monde. Après Barberine, le Requin, quel changement !

sentinelle
Le Col du midi sous bonne garde

Objectif, monter tous les jours au col du Midi pour terminer la mise en place du dispositif électrique permettant à la benne de service Gare des Glaciers- Col du midi de fonctionner autrement qu’à la manivelle. Le but final était de monter un canon de mortier et de le descendre sur un traîneau jusqu’au Requin.

ravitaillement militaire dans le massif
Comme dans le Grand Nord ...

Mission non remplie, mais solution de remplacement adoptée pour feinter nos vis-à-vis italiens embusqués au refuge Torino, guides, amis et quelquefois parents des nôtres. Nous avions eu l’occasion de les rencontrer et d’échanger cigarettes contre Cinzano et de leur présenter nos champions de ski en action. Camouflage, astuce et improvisation changèrent deux roues de brouette et un tuyau de poêle en un petit canon, braqué vers le col italien et indiscernable quant à son modèle par les meilleures jumelles. Quelle forme physique avait cette section d’élite ! Et ce malgré la gnole avalée cul-sec dès potron minet par les gars du pays avec le jus fumant. Aller-retour Requin col du Midi presque tous les jours. Ravitaillement en vivres, bois de chauffage, pinard, etc, de Chamonix au refuge via le Montenvers, Mer de Glace et tous les séracs à négocier avec ces charges instables sur les crochets d’antan.

Décembre 1939

La neige et ses frimas arrivant, il fut décider d’abandonner le Requin et de se replier sur le Montenvers pour y passer l’hiver dans des conditions climatiques acceptables.

poste ... ... de défense
... improvisé.

Hiver 1940

La neige ne permettant plus le ravitaillement via la voie de chemin de fer de la Mer de Glace, tout le portage de la section se fit par le Lavancher et le Chapeau, itinéraire qui n’est plus guère praticable en ski depuis plusieurs années. La grande salle de l’hôtel du Montenvers fut aménagée en dortoir et la section s’installa pour l’hiver. Le tarot, le poker, la bouffe et les corvées diverses meublèrent ce temps perdu à ne pas faire la guerre. Une période de froid très vif me rappelle une corvée d’eau par -35°, la goutte au nez devenait une stalactite et l’eau se cristallisait immédiatement sur mes gants sans les mouiller. Au retour, quelle agréable sensation de retrouver la bonne chaleur diffusée par l’énorme tuyau de poêle qui sillonnait la salle commune.

à Chamonix, tout est calme patrouille sur le glacier

Ah ! Quelle mémorable "monstre " fondue mijotée par Frison Roche monté nous voir pour l’occasion. Une soirée inoubliable, toute la section en ligne se tenant par la taille en chantant et dansant le "Horsey_Horsey ", très à la mode à l’époque. le pas de la jambe projetée en avant devint fantoche, le pied heurtant le dessous de la grande table commune en faisant trembler, dans un bruit de vaisselle heurtée, tout ce qui restait sur la table. Frendo, n’appréciant pas, partit s’enfermer dans sa chambre avec du coton dans les oreilles ! Le lendemain, un sournois mal au crâne m’empêchât de me replonger dans " Autant en emporte le vent " best seller de l’époque. Je découvris pour la première fois un rasoir électrique, engin inconnu, qu’Emile Allais avait reçu des Etats-Unis, révolutionnaire ! Un matin de février, alerte au débarquement d’un bataillon britannique par le train ; il arrivait tout droit d’Angleterre à la gare de Chamonix, stupeur admirative : après ce long voyage leurs chaussures noires, qui n’avaient rien à voir avec nos godillots, brillaient comme à la parade et toutes les joues rosées étaient rasées de près, ou, quand, comment, that is the question ?

En regardant plus attentivement cette troupe sympathique, je commence à reconnaître de vieux amis sous ces uniformes : Peter Lunn, le fils de Sir Arnold ? Richardson, Palmer-Thomkison, Digby Raeburn, Tenant, Johnny Wakefield, des huiles Castrol, tous coureurs du Ski-Club de Grande-Bretagne, la fine fleur du ski britannique que j’avais connu en Suisse. Ils étaient là, tous issus de la "gentry", ils se présentaient en uniforme de "private"(simple soldat) ayant provisoirement rendu leurs galons d’officier pour la circonstance mais conservé leur solde et leur ordonnance! Il fallait être anglais pour organiser tout cela. En fait, ils venaient s’entraîner à Chamonix en vue de former et d’encadrer des bataillons de montagne pour des opérations ultérieures, suivez mon regard "la route du fer est et restera coupée", encourageant slogan de l’époque. N’est ce pas les anciens de Narvik?

Chamonix vers 1939 le front est loin !

Au bout de trois jours, il n’y avait plus une seule bouteille de champagne dans les hôtels, bars et cafés de Chamonix, plus un taxi de libre, pris d’assaut par nos amis pour aller faire du ski aux Houches et à Mégève. Jamais il n’a été pris autant de bains dans les hôtels de Chamonix. Le 199 organisa pour eux une grande fête, très réussie, au Casino. Malheureusement leur séjour fut de courte durée, une dizaine de jours si mes souvenirs sont exacts, et ils repartirent comme ils étaient venus, le soufflé retomba, il y eut quelques larmes dans les yeux des jolies filles et des regrets parmi les chasseurs amateurs de whisky, gin et cigarettes anglaises dont le PX, installé à la Brasserie Centrale était largement pourvu.

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